Janvier 2009
Par Joyce Arthur, Coalition pour le droit à l’avortement au Canada (CDAC)
Une version légèrement plus courte de cet
article et parue
en anglais dans le Winnipeg
Free Press, le 4 février 2009.)
La collectivité opposée au libre choix à
écrit beaucoup de
choses ces derniers temps, au sujet de la prétendue
nécessité de rouvrir le
débat sur l’avortement. Les forces anti-choix semblent
ulcérées de s’entendre
dire que le débat est clos depuis la décision rendue par
Le principal meneur de claque
d’une réouverture du débat est
le député Conservateur Rod Bruinooge, nouveau
président du Caucus parlementaire
Pro-Vie. Au mois de décembre, Bruinooge a annoncé ses
plans pour une «ère
nouvelle» de revendication pour ce qu’il appelle «les
droits des enfants non
encore nés». Il a dit considérer qu’«un
débat ouvert sur des sujets aussi
importants est essentiel dans tout mouvement
démocratique.»
Le mot
« débat » est un cheval de Troie qui cache
la volonté de faire adopter des lois anti-avortement. Le Caucus
parlementaire
Pro-Vie a pour but principal d’imposer des restrictions juridiques
à
l’avortement, un but qui contrevient directement aux politiques sur
l’avortement
de tous les grands partis au pays. Son caucus existe depuis environ
douze ans.
On comprend donc pourquoi non moins de 15 projets de loi et motions
anti-choix
ont été déposés par des députés
Réformistes, Conservateurs ou Libéraux. Tous et
chacun de ces projets ont échoué. (Voir
le bloc ci-dessous pour plus
d’information sur le Caucus parlementaire Pro-Vie et sur l’ordre du
jour secret
de M. Harper.)
Malgré cette
inefficacité dans l’arène législative, rien n’a
jamais arrêté les partisans
anti-choix d’étaler leurs opinions sur la place publique, et ce
à peu près
impunément. Les principaux journaux canadiens publient
régulièrement les
commentaires de toute une brochette de chroniqueurs et de commentateurs
anti-choix, dont Margaret Somerville, le père Raymond J. De
Souza, Jonathan
Kay, Barbara Kay, Claire Hoy et David Warren, entre autres. Des lettres
ouvertes anti-avortement paraissent presque quotidiennement dans les
journaux
et sur les sites web d’actualités, et ce environ deux fois plus
souvent que les
écrits pro-choix. Les blogueurs canadiens qui parlent de
l’avortement le font
souvent d’une perspective anti-choix, tandis que les blogs pro-choix
sont
presque toujours paralysés par des commentaires anti-choix, pour
la plupart
intimidants et haineux à l’égard des personnes pro-choix.
Il demeure que la vigueur et
l’ampleur de la collectivité anti-choix
incrustée sur l’Internet ne sont en rien représentatives
du monde réel. Par
exemple, même si le souhait «Abolir
l’avortement»
a été plébiscité par un
concours de
Il est
vrai que, dans ce sondage, bon nombre de Canadien-nes
acquiesçaient
à certaines restrictions à l’avortement. Même
si 49% des répondants voulaient voir l’avortement
légalisé en toutes circonstances, 42% ne l’approuvaient
que dans des
circonstances spécifiques. Pour presque tous ces derniers
répondants, cela
signifiait une régulation des avortements tardifs. Mais les
procédures
médicales sont gouvernées par les politiques
médicales et non par le droit
criminel. Les médecins adhèrent déjà
à une politique de l’Association médicale
canadienne, qui ne permet
la pratique d’avortements après la 20e semaine que
« dans des
circonstances exceptionnelles». Moins de 0,4% des avortements
surviennent après
ce stade, et ce toujours pour des raisons de force majeure comme de
graves
malformations fœtales ou problèmes de santé maternelle,
qui auraient des
conséquences fatales. C’est dire que la pratique actuelle de
l’avortement
correspond déjà aux préférences de
l’immense majorité des Canadien-nes.
Mais de tels
faits n’ont jamais empêché le mouvement anti-choix de
répandre sa
désinformation. Un groupe qui se nomme Signal Hill vient de
publier les
résultats de son propre sondage
Angus-Reid, selon lequel
92% des répondant-es ne savaient pas que «l’avortement est
permis à tout
moment, de la conception jusqu’à la naissance». Bien
sûr, il est forcément
impossible de «savoir» quelque chose de faux, ce qui fait
de ce sondage un
exemple classique du principe «À données inexactes,
résultats erronés». Ce
sondage a aussi constaté que 95 pour cent des
répondant-es veulent voir les
femmes informées de l’ensemble des choix et des effets
secondaires de
l’avortement. Comme le consentement éclairé est
déjà un élément nécessaire et
habituel de la prestation de services d’avortement, cela
équivaut à demander
aux gens si les hôpitaux publics devraient être
obligés d’offrir des soins de
santé…
Tout en se
plaignant de l’absence de lois sur
l’avortement au Canada, la chroniqueuse anti-choix Claire
Hoy
écrit que « l’une des tactiques
préférées des
pro-avortement est d’accuser toute personne qui s’interroge un tant
soit peu
sur notre absence actuelle de gouvernance dans ce dossier de tenter de
"forcer" les femmes à porter des bébés à
terme ». Hoy prétend
que nous avons tort, en argumentant que seule une faible
minorité des Canadiens
croit que l’avortement devrait être complètement
illégal. Mais ce que la
chroniqueuse passe sous silence, c’est que la seule fonction de toute
restriction à l’avortement – même apparemment mineure –
est de réduire cette
procédure en la rendant plus difficile d’accès. Quand
bien même une seule femme
échoue à obtenir un avortement en raison d’une telle
restriction, elle se voit,
en pratique, forcée de porter une grossesse à terme. Aux
termes de
Le Canada
semble très bien se passer d’une quelconque loi sur
l’avortement. (Cet
article
explique pourquoi.) Nos taux d’avortement sont
faibles en comparaison de la plupart des autres pays du monde, et ce
nombre décline
régulièrement depuis
1999. Ailleurs, les lois criminalisant l’avortement ne font rien pour
le
réduire. L’effet principal de telles lois est de tuer ou blesser
un très grand
nombre de femmes en les poussant vers des conditions non
sécuritaires. Toute
personne qui cherche à restreindre l’avortement en vient
implicitement à le
rendre moins sécuritaire et à mettre en danger les vies
des femmes.
Nous avons
dépassé depuis longtemps la question de déterminer
si les femmes enceintes sont
admissibles aux mêmes droits humains que le reste d’entre nous.
Les résidantes
de régions rurales ou conservatrices, y inclus les provinces
Maritimes, vivent
encore de graves problèmes d’accès aux services
d’avortement. Moins de 20% des
hôpitaux canadiens offrent des services d’avortement accessibles.
Très peu
d’écoles médicales forment leur effectif à la
pratique d’avortements, même si
c’est une des procédures médicales les plus communes. Au
Nouveau-Brunswick,
beaucoup des femmes sont forcées de payer pour leur avortement,
en
contravention directe à
Avec une
opinion publique favorable au libre choix dans une proportion de 91%,
le Canada
possède un mandat clair de mettre fin une fois pour toutes
à ces injustices
infligées aux femmes. C’est peut-être à cette
condition que le
« débat » prendra finalement fin.
Le Caucus
parlementaire Pro-Vie s’enorgueillit de ce que son caractère
« secret »
met ses membres à l’abri de la colère de leurs chefs de
parti. (Cependant, un article de
2004 sur ce
caucus en nomme 4 sénateurs et 46 députés,
estimant son membership total à
environ 70 parlementaires.) Même si à entendre Bruinooge,
le caucus possède des
supporters dans tous les partis, tous ses membres connus ou
présumés sont
Conservateurs, à l’exception de quelques Libéraux. Il
n’existe aucune
indication à l’effet que des membres du NPD ou du Bloc
québécois en aient
jamais été membres. Et même si c’était le
cas, les opinions de tout politicien
anti-choix du NPD ou du Bloc n’auraient aucune influence dans leurs
partis
respectifs. Par contre, un observateur sympathique à leur cause
a déjà écrit au sujet
des membres de ce caucus : « Qu’ils soient pro-vie ou
non, ils sont
assez avisés pour s’informer au sujet d’un enjeu qui occupe
l’esprit d’un
nombre significatif de leurs commettants. » Nous
espérons que cette phrase
veut dire qu’un ou deux membres du Bloc et du NPD sont effectivement
sur place
pour garder l’œil sur ce caucus et prendre discrètement des
notes à son sujet!
Par
ailleurs, l’historique et la longévité du Caucus
parlementaire Pro-Vie révèle
le légendaire « ordre du jour secret » de
Stephen Harper. Celui-ci
aimerait effectivement restreindre l’avortement par une loi – s’il
pouvait y
arriver. En effet, Harper a déjà lui-même
été membre du Caucus parlementaire
Pro-Vie; il l’était encore aussi récemment qu’en 2004,
soit deux ans après être devenu leader de
l’Opposition
et moins de deux avant de devenir Premier ministre. C’est dire que ses
promesses de ne pas légiférer ou rouvrir le débat
en matière d’avortement sont
manipulatrices et pragmatiques – des compromis qu’il a dû faire
pour arriver à
être élu dans un pays aux convictions libérales.
Joyce Arthur est
coordonnatrice de