La loi C-484 ne vise pas à protéger les femmes enceintes, elle cherche à recriminaliser l’avortement
L’article qui suit est la
traduction d’une tribune libre publiée dans le National Post le
31 mars (en ligne) et le 1er avril (imprimé). Cet article est
une version mise à jour et plus complète.
par Joyce Arthur
Suzanne Fortin manipule les faits dans son article « Canadian
women need a fetal homicide law »
(10 mars 2008). Le projet de loi C-484, qui a franchi l’étape de
la deuxième lecture au Parlement avant le congé de
Pâques, permettrait de porter un chef d’accusation lorsqu’un
fœtus meurt suite à l’agression d’une femme enceinte.
Lorsque les femmes qui sont victimes de violence pendant leur grossesse
font une fausse-couche, non seulement leurs droits sont-ils
lésés, mais elles ressentent également une perte.
Cela va sans dire, mais, étrangement, Mme Fortin croit que le
mouvement pro-choix nie cette réalité. Tous – militants
pro-choix inclus – veulent protéger les femmes enceintes. Nous
ne sommes cependant pas d’accord sur la meilleure façon de
procéder.
Notre système judiciaire prévoit déjà des
pénalités plus sévères pour les crimes
qualifiés. La Coalition pour le droit à l’avortement au
Canada appuie de telles solutions et a aussi lancé un appel pour
que l’on trouve des moyens de réduire la violence faite aux
femmes enceintes, ces dernières étant
particulièrement vulnérables à la violence
conjugale.
D’abord, le fait de donner un statut légal distinct au fœtus
n’apporterait rien en soi, mais en plus pourrait mettre en danger le
droit à l’avortement et les droits de toutes les femmes
enceintes. Les lois sur les homicides intra-utérins (fetal
homicide laws) sont répandues aux Etats-Unis, mais elles n’ont
rien fait pour réduire la violence faite aux femmes enceintes.
Au contraire, elles ont été utilisées afin
d’arrêter et de poursuivre en justice des femmes enceintes
à cause de leur comportement, et afin de justifier les
restrictions sur l’avortement – et ce même lorsque ces lois
exemptent l’avortement et gardent les femmes enceintes de toute
responsabilité pénale. La crainte que nous avons de voir
cette loi détournée ainsi au Canada n’est pas sans
fondement.
Le débat qui a court présentement nous montre bien qu’une
loi qui confère au fœtus une personnalité juridique
divise inutilement la population. Contrairement aux affirmations de
mauvaise foi qui prétendent le contraire, la loi C-484 est
intiment liée à l’avortement. Mme Fortin est une
militante pro-vie très active au Canada, tout comme la plupart
des défenseurs de la loi C-484 (excepté les familles de
certaines victimes). Il serait extrêmement naïf de
s’attendre à ce que le mouvement anti-avortement ne se serve pas
de la loi comme fondement pour rendre l’avortement illégal
à nouveau. Certains partisans de ce mouvement se
réjouissent déjà à cette idée.
Par exemple, Luc Gagnon, président de la Campagne
Québec-vie, a déclaré au journal Le Devoir : « Ce projet de loi est un début de
reconnaissance des droits des fœtus, […] cette existence légale
pourra avoir des conséquences légales et déboucher
sur le droit à la vie. […] Un être humain qui a des droits
quand il fait l’objet de violences, il a d’autres droits ». Un
groupe d’intérêt appuyant la loi C-484 sur le site
Facebook a décrit cette
dernière comme « une étape importante vers la
recriminalisation » avant de supprimer subtilement cette
remarque, réalisant qu’elle n’était pas judicieuse.
Mme Fortin emploie le mot « fœtus » à plusieurs
reprises et soutient que la loi C-484 « ne confère
d’aucune manière des droits ou le statut de personne au fœtus
» (traduction). Cela est faux. Le projet de loi ne se sert
même pas du mot fœtus. À la place, les mots « enfant
» ou « enfant non encore né » sont
utilisés pour renvoyer même aux grossesses à peines
entamées où la femme ne fait que se douter qu’elle est
enceinte. Ce choix de mots représente une incohérence
sans précédent par rapport au lexique du Code criminel et
de toute évidence confère au fœtus le statut de personne.
Le projet de loi cherche à ce que la pénalité soit
la même que l’on cause la mort d’un fœtus ou que l’on commette un
homicide. Il considère d’ailleurs cet acte comme une infraction
« contre la personne et la réputation » même
si le Code définit un « être humain » selon
qu’il soit « complètement sorti, vivant, du sein de sa
mère ». La loi C-484 contredit explicitement cette
définition en suggérant qu’elle ne peut être
utilisée afin de défendre l’« enfant ». Somme
toute, en criminalisant le fait de tuer ou de blesser un « enfant
non encore né », la loi créé à tout
le moins les débuts d’un statut de personne.
Les défenseurs de ce projet de loi tels Mme Fortin se plaisent
à citer un sondage effectué en octobre dernier qui
suggérait que 72% des Canadiens appuieraient une loi comme
C-484. Ils omettent cependant de dire que le sondage a
été exécuté pour le compte du groupe
anti-avortement VieCanada afin de mesurer les « attitudes des
Canadiens et des Canadiens sur les questions relatives à
l’avortement ». La question concernant la loi sur l'homicide
intra-utérin était groupée avec d’autres questions
sur les restrictions d’avortements, créant une formulation
biaisée qui risquait de susciter une réponse positive.
Les sondages plus récents sur la question (Angus
Reid, 13 mars) induisent tout
autant en erreur, car le public n’est généralement pas
conscient des risques que pose cette loi sur les droits des femmes.
Mme Fortin a isolées quelques phrases d’un texte que j’ai un
jour écrit sur une autre question traitant de la femme et du
fœtus, mais elle en a ignoré le contexte. Les citations
suivantes, tirées du même essai, contredisent la
thèse de Fortin selon laquelle je sous-estimerais la valeur qu’a
un fœtus aux yeux d’une femme enceinte : « Elle a la pleine
autorité et le droit de considérer son propre fœtus comme
chose la plus importante et la plus chère au monde. […] Une
femme enceinte recherche le bien de son enfant plus que quiconque, et
tout ce qui nous reste à faire est de lui remettre les outils
pour qu’elle puisse l’assurer ». Cet essai soutenait que c’est
à la femme enceinte de décider comment elle
considère son fœtus et que le rôle de la
société tient à appuyer sa décision – que
cela signifie l’accès à un avortement légal et
sécuritaire, ou une grossesse et un bébé en
santé.
Ce n’est pas à la loi de décider du statut ou de la
valeur d’un fœtus, parce cela interfère avec la vie
privée de la femme, avec sa liberté de conscience, et,
ultimement, avec son droit à la vie et à
l’intégrité physique. Nous devons protéger les
femmes enceintes d’abord, car quand celles-ci sont en
sécurité, leurs fœtus le sont également.
Joyce Arthur est la coordinatrice de la Coalition pour le droit
à l’avortement au Canada
Traduit par Nathalie Batraville